À l’amitié

je pouvais attendre beaucoup de ce monde
beaucoup m’était promis
je suis du grand néant blanc, hétérosexuel, chrétien, et mâle
au début de mes ans, ma scolarité était excellente
et par la suite, était restée pas trop mauvaise
J’avais des affinités avec la connaissance
telle qu’elle est pratiquée dans mon aire géographique.
Mes parents travaillaient dans des postes à responsabilité
je n’ai manqué de rien, jamais,
Je n’étais affligé d’aucune malformation spécifique
si ce n’est une certaine lâcheté peut-être
de l’asthme
et un fond un peu vicieux sur des choses importantes.

À la mort de ma sœur, je m’étais mis à fumer
je fumais des cigarettes dès avant, je me suis mis au cannabis
je fumais tout le temps, le matin, le soir
avant d’aller en cours, après, le midi aussi
J’habitais une banlieue toute faîte de pavillons
C’était huppé, proche du plateau de Saclay
les gens de là généralement « avait un avenir »
des projets professionnels en tout cas.
J’y étais arrivé à l’école primaire,
et je m’y étais fait un ami, vrai et droit.
Il avait chevillé une haute moralité.
Ne rigolait jamais avec ce qu’on nomme l’amitié.
Les premières barrettes que j’achetais
je les partageais avec lui
Dernier de trois frères, pas derniers pour les limites
Et benjamin d’une ribambelle de cousins
On lui avait fait promettre de ne pas fumer avant seize ans
Il dérogea
et m’achetait aussi de quoi
il avait déménagé à la campagne à l’époque
la Beauce des grands champs
je lui donnai la moitié de ce qu’on m’avait vendu pour son argent
Voilà quel genre d’ami je pouvais être
âpre au gain, sans considération des loyautés
oubliant tout pour la nouveauté, les nouveaux amis que je me faisais
confus en somme quant à ce qui compte,
On avait connu l’ivresse très jeunes
dans les fêtes des frères et sœurs aînées
on ratiboisait tous les verres entamés
m’avait emmené à la maison de famille qu’il avait
dans le Jura, près de la Loue
on avait moins de dix ans
on la descendait en canoë trois jours d’affilé
à coup de couscous bolino, de camping sauvage
On avait fait deux, ou trois cents coups ensemble.
les sorties la nuit dans le quartier, le toit de l’école
les amours de primaires, et aussi les activités qu’on nous y donne
Il avait pris des punitions pour pas me dénoncer
des coups aussi parfois
et tout, et moi bon, j’étais plus timoré

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La sœur la plus aînée

La première fois que je suis tombé fou
j’allais sur mes vingt-et-un ans
c’était peut-être une semaine ou deux avant mon anniversaire
À vingt-et-un an, l’une de mes sœurs aînées avait connu la mort
(J’avais moi quinze ans alors)
Elle était marxiste et m’éduquait pas mal
Docs coquées , jean troué, jamais de lunettes
malgré de n’y voir pas grand chose
J’ai des souvenirs heureux
d’elle qui me raconte des trucs
assis au bord d’une route ou de la piscine municipale
sur l’économie japonaise ou son premier baiser
(elle avait trouvé ça dégueulasse)
ça commence à être un peu lointain
Elle tenait tête à mon père aussi
faisait sciences-po à Lyon
et tous un peu elle les tenait
Son amoureux était un beau jeune homme
Au regard merveilleux
Il est mort d’un cancer bien plus tard
Ma famille et moi probablement sommes maudits
et on emporte avec nous les meilleurs qu’on peut voir
il y a quelque chose
qu’on ne sait plus dénouer
Mais ce n’est pas le lieu ici de pouvoir en parler

Ma sœur

Et à vingt-et-un an, mes parents s’étaient mariés
ma mère déjà enceinte de ma sœur la plus aînée.
C’était une date pour moi
un âge

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Poème #1

J’ai connu la folie
la folie du type qui t’envoie à l’hôpital psychiatrique
Il y a plusieurs espèces de folie
même parmi celles qui t’envoient à l’hôpital psychiatrique
Certains font juste un petit tour par là,
et puis parviennent à reprendre leur chemin
C’est une chance inouïe

Souvent aussi les gens évoquent la folie,
dans les conversations rarement, plutôt sur le papier
dans les œuvres télévisées
ou pour discréditer
mais concrètement, n’ont pas beaucoup de notions
Même ceux qui l’ont étudiée, à vrai dire
il est difficile pour la plupart de les prendre au sérieux.
ce n’est pas des réponses qu’il faut chercher auprès d’eux.

la folie que j’ai connue a incurvé la ligne de ma vie pour toute éternité
je la regrette intensément, si on peut regretter ce genre de chose
Aujourd’hui je suis marqué, des cernes noires,
le regard vidé,
le ventre gros de ceux qui prennent des neuroleptiques
boivent des bières
les dents jaunes
de ceux des cigarettes qui ne savent pas prendre soin d’eux
Surtout les difficultés pour nouer des amitiés, être avec les autres
la souffrance aussi de pensées qui me consument
importunes
je ne peux pas faire autrement que de me résoudre à les subir

Parfois tout va bien. Il ne se passe pas grand chose,
mais pendant un moment, la vie ordinaire
coule tranquillement
sans trop d’efforts
ni de mal.

Je n’ai jamais entendu de voix
je rends grâce pour ça
les voix qu’on entend ici en Occident sont terribles
elles vous torturent, et vous laissent parfois sans répit.
ceux qui les entendent ont plus de mérite
que beaucoup des autres qu’on voit en pleine santé
Il paraît qu’il y en a qui parviennent à les apprivoiser.

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Comment j’ai guéri de ma schizophrénie

Je me souviens bien quand on m’a annoncé que j’étais schizophrène.

Ça faisait bien deux semaines que j’étais enfermé, la deuxième fois. Comme ils étaient vachement premier degré, ils me ressortaient tout ce que je leur disais pour me moquer comme si que j’y croyais pour de vrai. Au bout d’un moment, j’avais cessé d’essayer de communiquer.

Enfin bref, le psychiatre était pas optimiste optimiste. Je crois qu’il se rendait bien compte quelque part que sa thérapeutique au démonte-pneu était pas tout à fait bénéfique. Enfin, je l’espère. Il avait quand même pas fait des études de saltimbanque comme moi. Et puis il les avait réussies, lui.

Il reçoit donc mes parents, et mon père, qui était déjà bien content que la science reconnaisse que ma vie de bâton de chaise avait quelque chose de pathologique, voulut un petit mot de plus pour se rassurer encore un peu.

« Mais qu’est-ce qu’il a? », il a demandé.

« Schizophrénie » lui a répondu l’autre.

Bon je parlais pas beaucoup, mais j’étais là quand même, alors c’est comme ça que j’ai appris (qu’il fallait avoir une situation pour réussir à communiquer avec ces gens-là).

J’ai donc demandé à reprendre des études, genre c’est ce que je voyais comme possibilité pour avoir une situation. « Ouh la, me suis-je entendu répondre, vous n’y pensez pas, avec votre QI de schizophrène, faut faire peintre en bâtiment ou quelque chose comme ça. »

Je suis un peu vaniteux, ça m’a vexé. Alors j’ai fait le dos rond.

Et puis j’ai repris mes études. Quand même.

C’était un peu pénible, parce qu’avec les doses de neuroleptique éléphantesques qu’on me foutait, j’avais du mal à me concentrer. En cours ça allait, je me mettais en  mode compréhension minimale, et je notais le plus vite possible tout ce que le prof disait. Je cherchais pas à penser. On était tous assis là, on pouvait pas bouger, bien en rang, j’arrivais à peu près à pas papillonner.

Le problème c’était chez moi. Quand il y avait pas de structure pour me contenir. J’avais des impatiences, je perdais le fil. J’étais obligé de travailler par tranche de dix minutes. Pour relire un cours, ça me prenait une après-midi. Dix minutes, clope verre d’eau, petit tour dans l’appartement et hop re tranche de dix minutes.

Mais bon, il fallait ce qu’il fallait, et j’aurais un petit diplôme au bout, peut-être, tranquille.

Donc j’arrive aux examens. Et là je me dis, bon, là tu as plus vraiment les moyens d’essayer d’être intelligent, tu penses à deux à l’heure, les liens se font plus dans ta tête, tes intuitions sont inhibées, alors tu recraches le cours et basta.

Avant, quand je pensais, je me tapais des 12 difficilement. Ce coup-ci ça a été des explosions de 17, des 18 et des 19. J’ai halluciné. C’était trop facile en fait, il suffisait d’abandonner toute réflexion personnelle. Je m’étais toujours trompé: je croyais qu’il fallait être intelligent, et en fait pas du tout.

C’est là qu’ils ont commencé à me baisser les médicaments. La fac, c’était de plus en plus facile. La maîtrise, je leur ai torché le mémoire en deux semaines de boulot à genre 4-5 heures par jour, et paf 17!

Depuis, quand je leur demande ce que j’ai (faut le faire régulièrement, c’est peut-être incurable mais en fait ça peut varier), ils sont plus timides. Ils disent « oui, euh, trouble psychotique, on sait pas trop, ça veut pas dire grand chose vous savez ».

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